Bernard Lahire
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« La réalité des inégalités est assez systématiquement déniée ou déréalisée par toutes celles et ceux qui ont intérêt à ne pas les voir »
Cette période inédite a-t-elle permis une prise de conscience collective des inégalités impactant fortement les enfants ? Réponse du sociologue Bernard Lahire, co-auteur de Enfances de classe.
De l’inégalité parmi les enfants.
Animation & Éducation : Quelles leçons le sociologue que vous êtes, co-auteur de Enfances de classe. De l’inégalité parmi les enfants(1), peut tirer de cette période inédite que nous nous vivons actuellement ?
Bernard Lahire : La situation de pandémie et la période de confinement, puis de très progressif déconfinement, révèlent à mon sens l’extrême fragilité de l’espèce humaine. Le mythe d’une maîtrise totale de la nature et d’une surprotection médicale s’est effondré sous nos yeux.
Je crois que nos sociétés scientifiquement très sophistiquées, hyper-médicalisées et économiquement très développées ont cru tout au long des XIXe et XXe siècle que rien de grave ne pouvait les atteindre.
Le dérèglement climatique depuis plusieurs décennies, la destruction massive de la biodiversité et aujourd’hui l’arrivée d’un virus que nous connaissons mal, tout cela vient nous rappeler que nous devons composer avec le vivant sous peine d’une mise en danger de nos vies. Nous avons vu aussi que le moyen essentiel de limiter la pandémie par le confinement peut mettre à mal toute une économie fondée sur la recherche de la productivité maximale.
Par ailleurs, les inégalités ont été criantes durant toute cette période. Être confinés dans des petits logements sans pouvoir sortir dans l’espace public pendant que d’autres témoignaient de leur confinement dans des résidences secondaires confortables, ne plus pouvoir travailler – dans certains cas avec des baisses de revenu importantes –, des difficultés inégales à poursuivre les apprentissages scolaires « à distance » quand on est dépourvu de capital scolaire, tout cela a évidemment sauté aux yeux de beaucoup d’observateurs.
Avec Enfances de classe, nous avions souhaité mettre au jour très concrètement, à partir d’études de cas très détaillées, les inégalités en matières de revenu, de logement, d’alimentation, de santé, de loisirs, de pratiques culturelles, langagières, éducatives, etc. Les lecteurs et les lectrices de l’ouvrage pouvaient assez facilement imaginer toutes les inégalités que le confinement pouvait contribuer à aggraver.
A&E : Cela a-t-il changé votre regard sur votre propre métier ?
B. L. : C’est surtout que nous n’avons pas pu le pratiquer comme nous l’aurions souhaité. Faire de la sociologie, c’est mener des enquêtes, rencontrer des personnes, les observer, les interviewer, et tout cela n’était soudain plus possible. Pour le reste, la sociologie a plus de cent ans d’âge, elle a produit un très grand nombre de travaux très significatifs et robustes, empiriquement fondés, et ce n’est pas une épidémie ou un confinement qui peuvent brutalement transformer les choses.
On peut simplement être renforcé dans l’idée que le regard sur la situation ne peut être seulement médical, mais qu’il doit être aussi sociologique. L’épidémiologie sociale montre que le virus touche inégalement les populations et que les plus pauvres sont toujours les plus durement atteints (en France dans les départements les plus populaires, aux États-Unis les populations noires des ghettos, au Brésil dans les favelas, etc.).
Et puis le confinement est une décision politique qui a des effets socialement différenciés que seuls les chercheurs en sciences sociales peuvent étudier.
A&E : Nous avons entendu à de multiples reprises que le confinement a exacerbé les inégalités socioéconomico- culturelles : pensez-vous qu’il y a eu réellement une prise de conscience collective des inégalités qui impactent tout particulièrement les enfants ?
B. L. : Difficile de dire si la situation a engendré une prise de conscience générale des inégalités. Je crois que ceux qui ne veulent pas les voir ne les ont pas vues et que « le monde d’après », comme on dit aujourd’hui, va beaucoup ressembler au monde d’avant.
La réalité des inégalités est assez systématiquement déniée ou déréalisée par toutes celles et ceux qui ont intérêt, consciemment ou inconsciemment, à ne pas les voir. Et quand on admet l’existence des inégalités, ce qui est loin d’être toujours le cas, on en parle comme si elles n’avaient au fond aucune espèce de conséquence concrète sur ceux qui les vivent.
Toute cette crise aura sans doute des répercussions à moyen ou long terme, mais impossible de dire sans jouer au prophète comment cela va se traduire politiquement.
A&E : Pensez-vous qu’il y a eu une prise de conscience par les enseignants de l’importance des inégalités que vivent les enfants ? Si oui, que cette prise de conscience sera durable et aura une incidence sur le regard des enseignants vis-à-vis des enfants et des familles touchés par ces inégalités ?
B. L. : Je crois que les enseignants ne sont pas ignorants des questions d’inégalités. Ils font face ordinairement à tous les effets scolaires des inégalités économiques et culturelles. Ce qu’ils ne savent pas toujours précisément, c’est comment elles se fabriquent et comment l’école contribue à les reproduire.
Ce que la situation a fait ressortir, c’est l’illusion d’une « continuité pédagogique » qui repose sur une vision très technique de l’enseignement. Sans interaction directe avec les élèves, il n’y a pas de rapport pédagogique. Penser cela c’est s’illusionner sur la réalité des choses. Et puis les enseignants ont bien vu que les élèves les plus en difficulté n’étaient pas ceux avec lesquels ils parvenaient le plus à maintenir le contact.
L’absence d’ordinateur ou de connexion internet, le confinement dans des espaces domestiques très restreints, des environnements peu propices à l’encadrement pédagogique quand les parents sont faiblement diplômés, tout cela s’est manifesté durant toute la période de fermeture des écoles.
A&E : Quelles sont, selon vous, et compte tenu encore une fois de ce que la période actuelle a rendu plus visible, les actions prioritaires à mener au niveau de l’éducation mais aussi dans d’autres domaines ?
B. L. : Pour beaucoup d’enfants, la période sans école aura duré de mi-mars à septembre et c’est très long. Plus ils sont petits, plus les effets négatifs seront grands. Pensez aux enfants de GS en maternelle (ceux que nous avons étudiés dans notre recherche) ou aux premières années d’école primaire.
C’est l’appropriation des fondamentaux en matière de lecture, d’écriture et de calcul qui ne s’est pas faite correctement. Certains parents ont compensé l’absence d’école et leurs enfants s’en sortiront plutôt bien, mais pour tous ceux qui n’en avaient pas les moyens, leurs enfants auront pris un retard important qui risque de les marquer durablement tout au long de leur scolarité. Pour remédier au problème, il faudrait mettre en oeuvre un grand programme de soutien dès la rentrée, recruter de nombreux enseignants et diminuer drastiquement le nombre d’élèves par classe. Malheureusement, je ne crois pas qu’on prenne cette direction.
Point de vue recueilli par
Marie-France Rachédi
1. Enfances de classe. De l’inégalité parmi les enfants, Sous la direction de Bernard Lahire, Seuil, Paris, 2019, 1232 p. Cet ouvrage articule portraits sociologiques et analyses théoriques.
Son ambition est de faire sentir et comprendre une réalité incontournable : les enfants vivent au même moment, dans la même société, mais pas dans le même monde. Il est le fruit d’une enquête inédite menée par un collectif de dix-sept chercheurs, entre 2014 et 2018, dans différentes villes de France, auprès de 35 enfants âgés de cinq à six ans et issus des différentes fractions des classes populaires, moyennes et supérieures.
Bernard Lahire est professeur de sociologie à l’ENS de Lyon, chercheur au centre Max-Weber (CNRS) et membre senior de l’Institut universitaire de France. Il a publié une vingtaine d’ouvrages aux éditions La Découverte, parmi les plus récents : Ceci n’est pas qu’un tableau. Essai sur l’art, la domination, la magie et le sacré (2020) ; L’Interprétation sociologique des rêves (2018) ; Pour la sociologie (2016).