Divina Frau-Meigs

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Construisons un avenir numérique choisi !

Quelles leçons la sociologue des médias Divina Frau-Meigs tire-t-elle de cette période inédite du printemps 2020 et de ses conséquences jusqu’en 2021 ? Quels nouveaux enjeux et nouvelles urgences s’imposent dans notre société de surinformation, où la désinformation s’accélère ? Quelles compétences en éducation aux médias et à l’information (EMI) faudrait-il acquérir pour un changement positif dans un monde postpandémique ? Réponses.

Comme sociologue des médias, la crise issue de la Covid-19 a été un révélateur en grandeur nature d’objets et d’hypothèses sur lesquels je travaille depuis longtemps : le rôle des écrans de plus en plus individualisés et mondialisés, la vitalité de l’information et les risques de son mésusage. L’image du « sport de combat » utilisée par Pierre Bourdieu pour dénoncer les rapports sociaux de domination est toujours d’utilité publique, mais déplacée cette fois-ci à des plateformes sociotechniques dont le design convivial n’en cache pas moins des enjeux de contrôle et de surveillance par le couplage média-data sur les écrans.

Tout a en effet convergé sur les écrans avec la crise, qui a donné lieu à un e-confinement où toutes nos activités normalement disjointes se sont trouvées conjointes : le travail (par le télétravail), l’école (à la maison), les loisirs (cinéma sans salles, visites virtuelles de musées, télétourisme, etc.).

Elles ont aussi été connectées, avec une accélération de la plateformisation des services de visioconférence : outre « skyper », un nouveau verbe s’est ajouté à notre vocabulaire, « zoomer », doublé du terme « zoom fatigue » tant les heures passées à faire réseau ont été chronophages.

Les opportunités pour apprendre autrement ont augmenté, sur le mode exploratoire et interactif, mais se sont aussi invités des usages plus toxiques comme le cyberharcèlement, les discours de haine en ligne ou la dépendance aux jeux vidéos.

Désinfodémie, de la désinformation sur une pandémie

La crise Covid-19 a été également le théâtre d’une « désinfodémie », une sorte de contagion numérique où l’information falsifiée est devenue une arme de manipulation massive, aux mains de parties tierces et d’acteurs despotiques ou dévoyés qui en ont profité pour jeter le discrédit sur la recherche scientifique et le journalisme professionnel.

Les exemples du port du masque, devenu comportement politique, et de la courbe pandémique « à aplatir » comme unique visualisation dominante du fléau nous rappellent les enjeux de communication liés à l’information.

Les effets de la désinformation se sont aussi fait sentir lors de notre sidération collective face aux élections américaines 2020, culminant avec l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021. La viralisation du mot d’ordre désinformant « stop the steal » (littéralement « arrêtez le vol ») lancé par Donald Trump s’est transformée en quasi coup d’État dans une des plus vieilles démocraties au monde.

Radicalisation et polarisation sont les deux mamelles de la désinformation, avec des conséquences nocives dans la vie réelle, dangereuses pour nos sociétés démocratiques.

La situation post Covid-19 nous met à la croisée des chemins : soit nous acceptons un avenir numérique subi, fait de surveillance, de traçabilité et de monétisation de nos actions, soit nous construisons un avenir numérique choisi, fait de résilience, d’ouverture et de libertés en ligne.

La désinfodémie peut être analysée comme une expérience grandeur nature sans précédent de nos forces et faiblesses face à l’information à l’ère numérique.

Elle a testé notre tolérance à ce qui est supportable et tolérable en matière de manipulation de nos peurs et de nos émotions.

Elle nous incite à revisiter nos systèmes de croyance et de connaissance pour construire, consommer et contester les récits des médias de masse tout comme ceux des médias sociaux.

L’EMI dans un monde postpandémique

Quatre nouvelles perspectives sur le fonctionnement de notre esprit ont émergé au premier plan : le rôle des émotions (et non de la logique) dans les processus de pensée menant à la construction des connaissances et à la prise de décision ; la puissance du contenu construit par l’image (et non par le texte) sur de nombreux types d’écrans, y compris ceux de la réalité virtuelle immersive ; l’influence des algorithmes et de l’intelligence artificielle (et non de l’homme) pour prédire nos décisions futures basées sur nos décisions passées en ligne ; et la force des interactions entre les individus et les communautés pour authentifier l’information, à partir de l’influence et des valeurs de l’appartenance au groupe (et non sur la preuve et la science).

Ces nouvelles perspectives jettent un nouvel éclairage sur les compétences en éducation aux médias et à l’information (EMI) requises dans un monde postpandémique pour atténuer les impacts négatifs de ces fonctionnements et exploiter leurs possibilités de changement positif.

  • Pour faire face aux émotions, nous devons être conscients de la façon dont les éléments affectifs nous portent à prêter l’autorité cognitive à d’autres, en particulier lorsque la peur et la colère sont utilisées pour nous aveugler dans notre recherche d’informations appropriées à nos besoins.
  • Pour traiter les images, nous devons aller au-delà de la littératie visuelle pré-numérique (composition, angles de caméra, etc.) pour évaluer l’authenticité et la fiabilité de nos sources, car les moyens actuels de traitement des images (neuro-imagerie, visualisation des données, deepfakes, etc.) peuvent modifier notre perception des faits. Il faut donc se donner la maîtrise des outils de vérification, des modes de compression et de filtrage des données, des comparaisons de résultats de moteurs de recherche ou des stratégies de chambre d’écho, de bulles de filtre, de banques de mèmes et de fermes à trolls.
  • Pour maîtriser les algorithmes et leurs décisions automatisées basées davantage sur la popularité des informations que sur leur qualité et la force de preuve, nous devons comprendre les mesures d’audiences tant en impressions (vues, clics) qu’en engagement (partages, commentaires) et connaître la monétisation possible et l’impact sur le trafic et le profit généré par les plateformes numériques.
  • Pour donner du sens aux interactions via des plateformes de médias sociaux omniprésentes, nous devons voir comment elles ont tout intérêt à produire de l’infox – qui génère du trafic et de la polarisation – et réclamer d’elles de la transparence et de la responsabilité publique, voire exiger le démantèlement de leur monopole de facto sur nos données et nos médias.

C’est à ce prix que nous pourrons créer de la résilience informationnelle, à savoir se remettre de cette expérience traumatique et en triompher par des changements de comportement et de valeurs durables.

L’École face à l’urgence numérique

Le bien-être hors ligne dépend donc de notre bien-être en ligne. La façon dont nous équilibrons notre contrôle sur l’analyse des données (tendances, modèles, profils, etc.) et notre connaissance des valeurs, des émotions et des idéologies qui les construisent et les biaisent deviennent essentiels à notre vivre ensemble.

Alors que les notions de crédibilité, d’authenticité, d’autorité, de responsabilité et de transparence sont au centre de la façon dont nous construisons l’information et la désinformation, la notion même d’alphabétisation de base est déplacée.

Le socle commun des programmes scolaires, axé principalement sur le texte, la logique et la transmission des connaissances, est obsolète face à l’urgence numérique et les quatre nouvelles perspectives qu’elle a révélées.

Il doit être augmenté par l’EMI, qui doit être à la fois transversale (comme lire et écrire le sont pour travailler les mathématiques ou la physique) et dorsale, comme matière première d’enseignement et non plus seulement comme variable d’ajustement. L’EMI (et non l’éducation morale et civique, EMC, qui est la tendance actuelle) fait partie des solutions de l’École, avec son mélange spécifique de littératie visuelle et algorithmique, car les images et les données deviennent des éléments cruciaux de l’information, au-delà des « fake news ».

L’EMI peut donner des résultats positifs car l’e-confinement a sensibilisé tout le monde à la fois à la réactivité du marché de l’apprentissage en ligne et des plateformes de médias sociaux et à l’absence de préparation des systèmes scolaires aux niveaux local et national.

Les principaux points de vigilance soulevés par l’EMI traitent de l’absence de contrôle qualité en ce qui concerne les outils et contenus fournis commercialement et le manque de contrôle sécurité concernant l’utilisation des données et la protection de la vie privée des mineurs.

La désinfodémie peut être l’occasion pour les écoles et les institutions d’éducation et de culture d’évaluer de près les adaptations nécessaires pour s’assurer que l’EMI les aide à élaborer des stratégies d’avenir, conformes à un certain nombre d’instruments internationaux dans l’intérêt supérieur des jeunes et des citoyens, tels que le RGPD (2018) ou la recommandation CM/Rec (2019) du Conseil de l’Europe sur le développement et la promotion de l’éducation à la citoyenneté numérique (2019).

Au risque de se faire déplacer, l’École doit donc se plateformiser et se vivre comme la très grosse influenceuse qu’elle est. C’est en effet une plateforme de plus de 800 000 enseignants et 12 millions de followers. Cette perspective surplombante et réflexive de l’institution sur elle-même peut être apportée par l’adoption de l’EMI comme cadre structurant de référence.

Divina Frau-Meigs

Sociologue des médias

Professeure à l’université Sorbonne Nouvelle

Divina Frau-Meigs est détentrice de la chaire Unesco « savoir-devenir à l’ère du développement numérique durable : articuler usages et apprentissages pour maîtriser les cultures de l’information ».

Elle fait partie des porteurs du consortium européen ECO qui a pour but de créer des Moocs à des fins d’usages pédagogiques des médias et du numérique.

Elle préside l’association Savoir*Devenir qui mène de nombreux projets en EMI, en France et à l’international (savoirdevenir.net/ressources). Parmi ses ouvrages les plus récents : Faut-il avoir peur des Fakes news ?, La documentation française, juin 2019. Fiche bibliographique complète sur : fr.wikipedia.org/wiki/Divina_Frau-Meigs

 Divina Frau-Meigs - Biographie (divina-frau-meigs.fr)

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