Maryse Métra
<<< Paru en page(s) : 8-9 dans le No 280 d'A&E pdf
« Et maintenant, qu’allons-nous faire ? »
Suite aux périodes difficiles voire traumatisantes que connaissent en 2020 le système scolaire et l’ensemble de ses acteurs et face à la nécessité de repenser l’école de demain dès aujourd’hui, une question a été posée à l’Agsas, Association des groupes de soutien au soutien : maintenant que faisons-nous ?
Réponse de Maryse Métra, sa vice-présidente.
Nous reformulons la question que nous pose l’OCCE avec les mots que Jacques Lévine utilisait face à une situation complexe. Dans le langage intermédiaire qui était le sien, il nous invitait à avoir une écoute tripolaire(1) pour nous remettre dans une dynamique de pensée, seul ou à plusieurs, et ne pas rester enfermés dans une impasse.
Certes, dans ce que nous vivons aujourd’hui, la menace est réelle – l’école est touchée par le coronavirus, les attentats, etc. – mais il est indispensable de rassurer les enfants qui sont très sensibles aux états émotionnels des adultes qui les entourent. Il est nécessaire de leur expliquer nos inquiétudes mais aussi ce qui nous rassure.
Comme pour tout vécu de crise, le plus grand risque est de manquer de perspectives. Prolongeant le concept d’écoute tripolaire, Philippe Meirieu parle d’une présence tripolaire « qui prend en compte le passé, rappelle les exigences du présent et ouvre des perspectives d’avenir »(2). On ne cesse d’évoquer le stock de masques, les gestes barrière, le délai des résultats des tests…
Mais qui se préoccupe de la santé psychique des enfants et des adultes dans la période que nous traversons ?
Pencher du côté de la vie
Pour que les adultes proposent un environnement sécurisant, il faut qu’eux-mêmes se sentent rassurés. Certes, il nous faut des masques, du savon, du gel hydroalcoolique, des vaccins… Mais nous avons besoin aussi des mots pour endiguer l’angoisse que nous ressentons au plus profond de nous. Des mots forts ont circulé : guerre, mort…
La pandémie a mis petits et grands face à notre finitude. En temps normal, les enfants nous interrogent sur la mort. Aujourd’hui, l’actualité les convoque avec la réalité de la mort. L’angoisse existentielle se transforme en peur réelle. Au-delà de la sidération, du trauma, il nous faut être présents dans la relation aux enfants pour leur permettre de réinventer le monde de demain.
Chacun a des ressentis singuliers face à ce coronavirus menaçant. Nous avons le choix de nous placer soit du côté de l’optimisme, soit du côté du pessimisme. Dès lors que nous sommes avec des enfants, il nous faut pencher du côté de la vie. L’enfant a besoin de l’adulte comme sujet vivant, authentique, avec ses qualités et ses imperfections, et pas seulement dans sa fonction de professionnel ou de parent idéalisé.
Mettre les inquiétudes à distance
Si rien n’est exprimé, l’enfant construit ses propres hypothèses et peut se croire responsable de l’état émotionnel de son entourage. « Papa et maman font attention pour que le virus ne vienne pas dans notre maison. Si j’attrape le virus et que je le donne à papy ou mamie, ils risquent de mourir… » Il est important de pouvoir se mettre à l’écoute de l’enfant pour essayer de comprendre ce qui le préoccupe,
pour relativiser nos propres inquiétudes et pour se dire que le pire n’est jamais sûr ! Comment prendre soin de soi et des enfants ? En créant un environnement « suffisamment bon », pour reprendre l’expression de Donald Woods Winnicott.
Protégeons-nous en les protégeant. Ne négligeons pas l’importance du corps chez les enfants, lorsque nous introduisons les gestes de protection connus de tous, et qui ne font pas forcément « barrière ». Les mains, le nez, la bouche ne sont pas que des capteurs de virus ! Donner du sens, introduire du ludique sont des moyens pour ne pas plonger, avec nos enfants, vers des troubles obsessionnels compulsifs !
Grandir ne se réalise pas sans confrontation avec des épreuves. Offrir aux enfants des situations de jeu et des supports tirés des contes, des mythes ou de la littérature va les aider à mettre les inquiétudes à distance et laisser l’imagination reprendre du pouvoir.
Dans de nombreuses écoles, le poussin masqué Blaise présent dans les albums de Claude Ponti est un accompagnant ludique. Ce personnage extravagant, qui apporte du jeu dans la vie du groupe, est celui qui enfile le masque. Il ne se dissimule pas derrière son masque pour y être anonyme, mais il reste un sujet singulier, un personnage de fiction qui permet d’apprivoiser certaines situations avec les enfants.
Alain Serres a, lui, publié un album aux éditions Rue du monde qui s’appelle Sage comme un orage. L’auteur nous y montre comment derrière les sourires apparents de l’enfant, ce qu’Henri Wallon nomme des réactions de prestance, il y a parfois un tsunami qui dort, qui peut se révéler à travers le jeu, se dire à travers les mots ou s’exprimer par la colère, la violence et la dépression. Lors du lancement du film Les Livres, c’est bon pour les bébés, Michèle Petit, anthropologue au CNRS, déclarait : « Quand nous lisons, l’enfant construit son monde intérieur, de petites chambres à soi pour penser. » Offrons des histoires aux enfants dès le plus jeune âge. Donnons-leur des jeux, des espaces d’expression pour que les mots puissent se dire.
À l’issue du confinement, Fabienne, une enseignante, a laissé s’exprimer les ressentis de ses élèves de six ans. Leurs échanges les ont conduits à représenter Coco le virus sous forme de dessin.
Apprivoiser le virus en le représentant a été un moyen de le mettre provisoirement à distance pour se remettre en croissance. Et l’autre jour, dans la cour de l’école, je les voyais s’allier pour combattre cet ennemi avec jubilation ! De quoi rendre jaloux nos plus grands scientifiques !
Ne pas négliger les angoisses de chacun
Les espaces de parole sont importants pour les enfants, comme pour les adultes, pour faire face à ce vécu d’incertitudes auquel nous sommes confrontés. Dès cinq ans, nous pouvons mettre en place des ateliers de philosophie pour permettre aux enfants de prendre de la distance par rapport à leur vécu immédiat.
Mais il faut aussi dès le plus jeune âge leur permettre de parler de ce qui les affecte, des faits, des émotions, des ressentis, de leur compréhension de la situation… Pendant le confinement, Christelle a proposé par Zoom un atelier de philosophie : « Il est où le bonheur, quand on est une personne du monde ? » Les réponses ont fusé : « Le bonheur, c’est d’être avec ses amis ! C’est de pouvoir aller à l’école. C’est d’être avec des gens qu’on aime... » Après le déconfinement, Isabelle a proposé à une classe de CP-CM1 un atelier de philosophie qui avait pour thème « se retrouver ». Les propos des enfants étaient très contextualisés : « C’est joyeux de revoir des personnes.
C’est un lieu où on donne rendez-vous à quelqu’un pour se retrouver. Des fois, on veut retrouver quelqu’un, mais on ne peut pas. Se retrouver ça peut faire du bien au cœur. Se retrouver, ça fait du bien si on en a envie, mais on n’est pas forcément content, si on n’a pas envie. Des fois on est triste de retrouver une personne qui nous fait penser à une autre personne qui est morte. On peut se retrouver dans un lieu qu’on n’aime pas. On peut se retrouver en virtuel, comme avec mes grands-parents pendant le confinement, moi, je préfère me retrouver en vrai… »
Nous ne devons pas négliger la crise sanitaire, physique et psychique que nous traversons. Il nous faut appréhender ce qui a changé, ce qui va changer, en vue de nous adapter à notre quotidien. Pour cela, il est important de se sentir en confiance. Les adultes aussi ont besoin qu’on prenne soin d’eux dans les institutions.
Dans les écoles, les dispositifs Rased(3) peuvent apporter une aide essentielle aux enfants, aux enseignants et aux familles, dans la mesure où leurs personnels spécialisés sont au complet et en nombre suffisant. Ce n’est malheureusement plus le cas à l’heure actuelle alors qu’il faudrait au contraire renforcer ces dispositifs. Les angoisses des parents doivent être entendues, écoutées et respectées. Les difficultés des professionnels doivent pouvoir être partagées dans des groupes de soutien au soutien, par exemple.
Quand nous regardons autour de nous, nous pouvons entendre l’expression de la souffrance. Il est important de ne pas la nier. Nous voyons aussi comment les uns et les autres font preuve de créativité pour faire face à l’imprévisible, à l’autrement que prévu qui est au fondement même de la vie et de l’humain. Le thème du colloque de l’Agsas en octobre 2020 reste plus que jamais d’actualité : « Prendre soin, ensemble, des lieux et des liens éducatifs »… pour accompagner les enfants dans leur croissance et, avec eux, réinventer, réenchanter le monde.
Maryse Métra
Psychologue de l’enfance et de l’adolescence Vice-présidente de l’Agsas, Association des groupes de soutien au soutien
- Le langage intermédiaire de Jacques Lévine. Glossaire, Publication AGSAS, 2020.
- In « Hommage à Jacques Lévine » par Philippe Meirieu, disponible sur son site internet : https://www.meirieu.com/PATRIMOINE/homme_levine_meir ieu.pdf
- Un Rased est un Réseau d’aides spécialisées aux élèves en difficulté.