Peut-on apprendre à penser...avec François Housset

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Peut-on apprendre à penser ?

Tout homme pense naturellement alors peut-on apprendre ce qui est naturel ? Et pourquoi apprendre à penser puisque l’on pense déjà ? Voici les interrogations que pose et analyse le philosophe François Housset, dans cet article publié sur son site Philovive(1) et reproduit avec son aimable autorisation.

Se forger ses propres idées : belle ambition ! Belle obligation surtout : il faut penser sa vie, vivre sa pensée. Mais cette faculté de penser s’acquiert-elle ? Qu’apprend-on quand on apprend quelque chose ? On apprend à suivre des modèles et à se conformer à des méthodes éprouvées : on apprend à cadrer la pensée… pas à la fabriquer !

Et pourquoi apprendre à penser alors que l’on pense déjà ? Apprendre à penser paraît inutile. Inutile de fabriquer ce qui est déjà là : nous pensons donc nous sommes, tous autant que nous sommes. Chacun se forme ses idées singulières, tout homme pense « naturellement », aussi « naturellement » que l’homme est un « animal politique », selon l’expression d’Aristote. La pensée est donc « naturelle » en ce sens. Naturelle et pourtant perfectible ! Et façonnable !

Vivre sa pensée

On apprend à penser comme on apprend à vivre : sur le tas. On a pris l’habitude de vivre avant toute leçon de savoir-vivre. On pense naturellement, avant même de rencontrer le pédagogue et ses méthodes. Chaque événement est une expérience et peut être une bonne leçon : le maître à penser sera un aussi bon professeur que le caillou sur lequel on dérape et qui nous apprend l’équilibre.

Il est impossible d’appréhender le monde sans logique : ce sont nos expériences qui font tout ce qui se passe dans nos têtes – sensations, imaginations, désirs, soucis, peines, joies, peurs, etc. Nous ne cessons d’intégrer de nouvelles informations, de leur donner du sens, de les organiser, de les hiérarchiser, et donc de juger.

Dans notre société, nous faisons des études pour avoir des diplômes plutôt que pour acquérir un jugement droit sur toutes choses. Les potaches, qui cherchent plus à entrer dans des moules qu’à devenir libres penseurs, préfèrent la formation à la délibération. La pensée singulière devient superflue, voire gênante. Pourquoi s’embarrasser à penser sa vie quand il existe déjà tant de pensées déjà toutes faites et dont nos précepteurs vantent les qualités éprouvées ?

Un pédagogue soucieux du libre arbitre de son élève l’inviterait à manipuler lui-même les concepts jusqu’à les faire siens, pour les associer en une construction originale. Il lui montrerait comment casser ses propres moules, comment désapprendre en somme, c’est-à-dire « faire avec » tous ces programmes ingurgités pour ne pas être qu’un disque dur bien formaté, ou qu’un logiciel fonctionnel.

Penser, c’est juger. Trancher. Dans le vif. Il faut vivre sa pensée pour penser sa vie. Inversement, il faut « avoir une idée derrière la tête » pour se projeter dans la vie avec des projets. Il faut avoir pris des leçons, et les appliquer, les vérifier, voire les délaisser si elles sont inefficientes. Il faut avoir appris, en suivant d’autres pensées que les siennes, pour pouvoir « désapprendre » en ne suivant plus que soi.

Un esprit mort ne mord pas

Avoir ses propres idées est un luxe essentiel : c’est s’être fait son opinion, avoir choisi sa vie. La reconsidération de ses propres idées permet qu’aucune parole, aucun précepteur ne fasse autorité : l’élève devient maître quand il appréhende sans guide les infinies combinaisons des possibles.

On ne pense véritablement qu’en toute liberté. Une liberté réfléchie, prise en toute connaissance de cause, permettant de décider en son âme et conscience dans chaque événement de sa vie.

Cela demande un certain courage. Penser, c’est lâcher la pensée des autres pour se faire seul ses idées, au risque de se planter, de s’isoler. Pour orienter l’élève, plutôt que lui apprendre à s’orienter, nombreux sont les pédagogues désirant formater les esprits, « pour leur bien », en arguant que penser c’est se mettre en danger !

Oui, penser est dangereux. Un esprit mort ne mord pas. Le véritable risque est justement d’avoir peur de penser, au point de se réfugier dans quelque « pensée » déjà toute faite, pour ne pas laisser son cerveau aller à l’aventure. Bien vite figé dans les idées arrêtées, l’esprit se pétrifie dans le confort intellectuel qui consiste à penser comme tout le monde.

Nos systèmes d’enseignement nous offrent de nombreuses pédagogies. Leur diversité est une chance. Un enseignant propose une méthode, un autre en propose une autre… On apprend des logiques contradictoires, la pensée ne peut donc être automatisée, elle sortira des ornières de gré ou de force, parce que les rails qu’elle est poussée à suivre divergent. Il faudra n’en choisir qu’un, et assumer ce choix, ou n’en vouloir aucun et tracer sa route. Seul l’esprit critique permet de distinguer les nuances de couleurs là où la masse voit du gris. Il ne s’enseigne point : on le découvre en refusant de suivre un enseignement. Penser, c’est réfuter.

François Housset, philosophe

1. www.philovive.fr

« Les études doivent avoir pour but de donner à l’esprit une direction qui lui permette de porter des jugements solides et vrais sur tout ce qui se présente à lui. » René Descartes, Règles pour la direction de l’esprit

François Housset Professeur de philosophie, rédacteur en chef adjoint du magazine Socrate and Co en 96-97, collaborateur du philosophe Marc Sautet pour la collection « Les philosophes à la question » (JC Lattès, trois tomes parus) et rédacteur d’articles et de compte-rendu de débats sur le site philovive.fr. François Housset enseigne la philosophie de l’éducation (notamment la prévention de la radicalisation) pour des éducateurs spécialisés, des assistantes sociales, des psychologues auprès de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), de l’école pratique de service social, de l’institut du développement social…

Dans ce cadre, il anime aussi des débats aux sommets des montagnes pour des jeunes de la PJJ. Il enseigne également la philosophie du soin dans les instituts de formation en soins infirmiers, à la Croix-Rouge, CHU…

Pionnier des cafés philo, il ouvre depuis 1994 des débats philosophiques dans des lieux accessibles à tous : centres culturels, théâtres, lycées et collèges, associations, cafés, radios, médiathèques, entreprises. Il enseigne par ailleurs la philosophie «classique » dans des lycées normands et ouvre des débats dans des lycées et collèges, notamment en SeineSaint-Denis depuis 1996 avec la Fondation 93. Enfin, il anime des colloques sur différents thèmes comme :

• la montagne comme outil de réinsertion » (EPPM, Chamonix 29 avril 2005),

• les risques de cancer en entreprise (ARACT, World Trade Center Le Havre, 8 novembre 2005),

• les violences conjugales (Préfecture de Rouen, 20 novembre 2006)…

Pratiquer la philosophie orale et vivante !

« La philosophie orale, vivante, comme je propose de la pratiquer, ne peut être solitaire. Il ne s’agit pas de s’isoler avec un livre pour méditer, mais de dialoguer (au sens grec du terme dia-logos, qui implique à la fois la rigueur de la construction du discours et engagement individuel et social).

Il s’agit de faire l’expérience de la pensée autonome, critique et responsable. Il ne s’agit donc en aucun cas d’étudier la philosophie en se plongeant dans son histoire, mais de la pratiquer.

Pour apprendre à faire confiance à sa pensée, et à mieux l’utiliser, il ne faut pas apprendre la philosophie, mais apprendre à faire de la philosophie : mettre en place des conditions d’apprentissage d’habiletés de pensée permettant de devenir plus « raisonnable » – c’est-à-dire, ouvrir son esprit de façon à raisonner avec d’autres personnes et utiliser la raison au profit du développement humain. Ces habiletés sont à la base de tout apprentissage.

De plus, la pratique de la philosophie arme pour faire face à toutes les situations de la vie, en développant le jugement. La philosophie orale et vivante vise donc à développer les habiletés de pensée pour rendre chacun de ceux qui s’engagent dans des processus de réflexion aptes à répondre aux changements rapides et fréquents de notre société, tout en permettant de donner un sens personnel à leurs actions.

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