Philippe Watrelot
<<< Paru en page(s) : 10-11 dans le No 281 d'A&E pdf
« Avant de penser l’École, il faudrait la panser ! »
« Il sera difficile de changer l’école avec des acteurs qui souffrent ! » Or, avec la crise sanitaire, la gouvernance verticale, bureaucratique et infantilisante exacerbe cette souffrance. La première chose qui doit être faite, c’est donc de soigner le malaise des enseignants. Comment ? Réponses de Philippe Watrelot.
Animation & Éducation : Vous tenez un blog(1), « Chronique éducation », dans lequel vous analysez le système éducatif, réagissez à ses actualités, ses décisions, et réfléchissez à son évolution. Sur ce blog, vous avez publié en janvier un nuage de mots(2) symbolisant l’année scolaire 2020. Le résultat est plutôt négatif. Y apparaissent les mots mépris, mensonges, improvisation, incompétence, Samuel Paty… Le résultat de ce nuage vous-a-t-il étonné ?
Philippe Watrelot : Cela fait maintenant quatre ans que je procède en effet au même exercice à la fin de l’année. Je demande aux personnes qui me suivent sur les réseaux sociaux de formuler trois mots pour caractériser l’année écoulée dans le domaine de l’éducation.
Cette année, j’ai recueilli pas moins de 1 250 mots que j’ai ensuite insérés dans une application permettant de créer des nuages de mots. Cela n’a certes aucune valeur scientifique, mais la lecture de ce nuage de mots est révélatrice.
Comme depuis plusieurs années, le mot qui domine est « mépris », terme que je n’affectionne pas car il présume d’un ressenti de l’autre.
Néanmoins, l’analyse de cet ensemble de mots met en exergue le malaise des enseignants, qui s’inscrit dans la durée et la lassitude, voire l’épuisement, devant une politique considérée comme à la fois improvisée – quant à la gestion de la crise sanitaire – et très idéologique dans la destruction ou la transformation d’un certain nombre de dispositifs du système éducatif.
Ces mots dénoncent également la gouvernance technocratique, qui entretient la machine bureaucratique qui broie ces personnels, les infantilise.
L’une de mes convictions est qu’il est difficile de changer l’École avec des acteurs qui souffrent ! La première chose qui devrait être faite, c’est de soigner ce malaise des enseignants. Avant de penser l’École, il faudrait la panser, et pas demain mais dès aujourd’hui et maintenant !
Le malaise enseignant est une réalité basée sur un sentiment de déclassement, une dévalorisation salariale, le vécu d’un management infantilisant marqué par des injonctions et une rigidité qui nous éloignent de l’idée même de « confiance » – un slogan bien mal choisi selon moi par notre ministre.
A&E : Comment soigner le malaise enseignant ?
Ph. W. : Déjà par une réelle revalorisation et en mettant un terme au « prof bashing » dont usent et abusent celles et ceux qui souhaitent en fait masquer le vrai problème de la gouvernance verticale et la rigidité bureaucratique de l’Éducation nationale.
Il faut donc construire des réponses collectives et de nouvelles formes de régulation entre professionnels, au service de la réussite de tous les élèves.
C’est une certitude forte issue de mon parcours de militant auprès des associations complémentaires de l’école, et des mouvements pédagogiques. J’ai milité pendant vingt ans aux Ceméa avant de rejoindre les CRAP-Cahiers pédagogiques. Je me suis investi dans le Climope, dénommé aujourd’hui CAPE(3). L’idéal coopératif défendu par l’OCCE trouve une résonance en moi !
Ce militantisme correspond à des valeurs que je porte depuis toujours et que je mets en pratique dans ma vie professionnelle et militante. Cette intelligence collective partagée est le ciment d’une démocratie en bonne santé.
De plus, le collectif est la garantie de ne pas tomber dans la certitude de détenir LA solution. Dès lors que l’on réfléchit en équipe, on affronte les étapes de la mise en doute, de la remise en question.
J’ai donc la conviction forte que l’on ne peut transformer le système scolaire sans faire de ses enseignants des acteurs. Il y a un gros potentiel de changement chez une très grande partie des enseignants, à condition que l’on construise celui-ci avec eux, dans un véritable climat de confiance, en donnant du pouvoir d’agir et avec une vraie réflexion sur l’École que nous voulons pour demain. Une École qui soit à la hauteur des enjeux que sont les inégalités, l’altérité et l’urgence écologique.
A&E : Quelles autres leçons tirer de cette période inédite pour permettre de construire l’école de demain ?
Ph. W. : La crise sanitaire a bouleversé les cartes du système français dans de nombreux domaines. J’ai commencé ma carrière avec les duplicateurs à alcool et je la termine en pratiquant de l’hybride asynchrone !!!
Cette plaisanterie mise à part, l’enseignement à distance qui s’est développé ces derniers mois oblige à une réflexion collective sur ce que l’on enseigne et ce que l’on évalue. Il y a plusieurs années, lors des rencontres du CRAP-Cahiers Pédagogiques, nous avons accueilli une enseignante néo-zélandaise.
Nous lui avons demandé un soir de nous faire une présentation du système éducatif de son pays. Elle a sorti de son sac une brochure assez fine et nous a dit: « Voici les programmes de l’ensemble de la scolarité obligatoire. » Stupeur des participants. J’ose à peine imaginer la hauteur que représenterait l’empilement de tous les programmes équivalents en France…
Nous définissons trop ce que nous enseignons, dans une logique encyclopédique d’empilement. D’une manière accélérée, dans cette crise, nous avons pris conscience que, loin de l’accumulation des savoirs, ce qu’il est important de promouvoir et de préserver, ce sont des attitudes intellectuelles, des compétences, qui permettront de s’approprier les connaissances et d’aller vers l’autonomie. La construction des programmes autour de grands objectifs d’apprentissage, leur continuité au sein des cycles sont peut-être des voies à explorer, tout comme la redéfinition des formes d’évaluation.
Plus globalement, c’est le métier d’enseignant lui-même qui est questionné. Aujourd’hui, nous faisons notre métier (avec nos propres moyens !) différemment, nous nous adaptons, nous innovons, nous nous formons par nous-mêmes, nous inventons des solutions pour ne pas perdre nos élèves.
Lors du premier confinement, en l’espace de quelques jours, les enseignants ont su s’adapter à une situation inédite, mutualiser, transformer les réseaux sociaux en lieux d’échange et de construction collective.
Profitons de cette dynamique pour concevoir demain une nouvelle manière d’envisager une formation continue qui en finisse avec l’information descendante et l’inculcation des « bonnes pratiques » !
Il nous faut construire une formation fondée sur une démarche volontaire au plus près des problématiques locales. C’est l’occasion de construire de réels collectifs de travail qui nous sortent de la logique solitaire dont nous voyons bien les limites.
Enfin, et surtout, la crise est aussi un révélateur et un amplificateur des inégalités sociales et ce n’est certainement pas une simple question de distribution de matériel qui résoudra cette question. Il me semble urgent d’engager une véritable réflexion pédagogique pour construire une école plus juste et plus efficace, car ce qui est sûr, c’est que l’on ne pourra pas enseigner dans l’école d’après avec la pédagogie d’hier…
Ce sont toutes ces problématiques – gouvernance, programmes, évaluation, formation, revalorisation…– que doit résoudre l’École si elle veut faire de cette crise l’occasion d’une réelle mutation.
Propos recueillis par Marie-France Rachédi
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Chronique éducation, philippe-watrelot.blogspot.com
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Chronique éducation, « Les mots de l’éducation 2020 », philippe-watrelot.blogspot.com
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Collectif des associations partenaires de l’école publique (CAPE), https://collectif-cape.fr/