Sylvain Connac
<<< Paru en page(s) : 6-7 dans le No 279 d'A&E déc 2020 pdf
"Construire une école plus coopérative"
Que nous enseigne cette période inédite sur la coopération, ses organisations, ses qualités, ses risques et ses exigences ? Comment, malgré de nombreux empêchements, construire ensemble une école plus coopérative ? Penser l’école d’aujourd’hui, c’est, comme le propose le pédagogue et enseignant chercheur Sylvain Connac, répondre à ces questions afin d’appréhender le sens même de la coopération.
La personne est plus qu’un individu. Être humain, c’est avant tout être en relation. Voilà certainement la principale conclusion que nous pouvons retirer de la période imposée par cette pandémie mondiale. Alors que nos habitudes de vie libérale nous invitaient à la recherche d’intérêts individuels, souvent par l’acquisition rapide de biens de consommation, la nécessaire restriction de nos libertés est venue réinterroger le sens de nos vies.
Quelles sont les valeurs premières ? Qu’est-ce que le bonheur ? Pour quoi vivre et dans quelles conditions ? Dans la frénésie d’un monde qui fonctionne à toute vites se , qui laisse peu de marge pour les pauses, la lenteur et la recherche de qualité, le bonheur individuel et la paix intérieure peuvent légitimement apparaître comme des biens précieux.
Mais quand tout s’arrête, quand les relations physiques ne sont plus possibles, le monde et les représentations de la vie changent. Il apparaît alors que nous ne sommes pas que des individus assimilables à des « particules de capital ». Il est donc plus facile de prendre conscience que le bonheur dépend autant de ce que nous vivons individuellement qu’au sein de nos groupes d’appartenance.
Il apparaît aussi que le sens des choses provient beaucoup des satisfactions que nous retirons de nos relations. Nous sommes le produit des relations que nous entretenons et en même temps nous cherchons à exister à travers le bien-être que nous procurons aux personnes avec qui nous vivons et que nous apprécions. Vivre n’est pas survivre, mais vivre avec et vivre pour.
La dimension sociale de l’être humain
Ce constat est, me semble-t-il, largement partagé pendant toutes les crises. On trouve cette idée dans la loi du biologiste d’Edward Wilson : « L’égoïsme supplante l’altruisme au sein des groupes. Les groupes altruistes supplantent les groupes égoïstes. » Autrement dit, quand tout va bien, l’humanité peut laisser ses individus s’exprimer sans risquer de compromettre son avenir. En revanche, quand la vie se fait rude et dangereuse , c’est la cohésion des groupes qui apporte les meilleures garanties de survie .
Covid-19, incendie de Notre -Dame de Paris, attentats terroristes de 2015, grandes tempêtes (comme Katrina aux USA ou plus récemment Alex en France) et bien d’autres cataclysmes révèlent à chaque fois l’incroyable ferveur des populations, qui se montrent spontanément solidaires, généreuses et altruistes.
S’ajoutent à cet engagement direct des structures indirectes et sociales d’aides aux personnes : celles que l’on désigne par le solidarisme et qui se déclinent par l’État-providence (les aides sociales institutionnalisées par des fonds et des organismes créés à cet effet, comme la Sécurité Sociale par exemple), le mutualisme (qui permet une assis tance sans avoir à éprouver de la compassion) et l’entraide des proches (familles ou amis) guidée par l’idée de care.
La dimension sociale de l’être humain, en plus d’être créatrice de sens aux existences, semble lui être inhérente.
Les relations de l’éducation
Dans les métiers de l’éducation, la relation est également au cœur des attentions. D’abord parce qu’éduquer, c’est transmettre . Or, transmettre , c’est accompagner un savoir jusqu’à ce qu’il soit acquis par celui ou celle à qui on le destine. L’avis de l’autre, ses interrogations et ses résistances sont les préoccupations principales.
Ensuite parce qu’éduquer, c’est aussi prendre soin : de soi pour tenir la distance et la route; des autres surtout pour contribuer à leur émancipation et leur réalisation d’eux-mêmes, individuellement et socialement. Autrement dit, sans relation, l’éducation n’existe pas, elle perd son sens ainsi que toutes ses saveurs.
Pendant le confinement, et encore aujourd’hui quand je travaille à distance mes enseignements, ce ne sont pas les supports que je construis qui comptent, mais plutôt les réactions, questions et remarques que les étudiants partagent lorsque nous pouvons échanger sur ces contenus.
Pourquoi dit-on qu’enseigner est le plus beau métier du monde ? Parce qu’il est source de nombreuses satisfactions à travers les signes de reconnaissance que nous manifestent les élèves. Indirectement, elles peuvent donner un sens à l’entièreté de notre existence.
Certes, point d’angélisme dans nos propos. Nous connaissons la profondeur des abîmes d’une relation trop fusionnelle ou non protégée des névroses excessives et des emprisonnements inhibiteurs réciproques. Mais malgré ces dangers contre lesquels il est possible de se protéger mutuellement, vivre avec et pour d’autres demeure la source principale de sens accordé au métier d’enseignant.
De nécessaires coopérations
Mais ce qui nous réunit au sein des mouvements qui promeuvent les valeurs coopératives, parmi lesquels l’OCCE occupe une place de choix, c’est qu’enseigner se pense aussi par l’encouragement de relations entre les élèves.
Nous pensons et agissons en ce sens. Organiser de la coopération à l’école est source de trois grands avantages : les élèves apprennent individuellement mieux ; les inégalités sociales qui préexistent à l’école ne se creusent pas ; des liens du collectif se nouent et le solidarisme s’affermit.
Nous formulons l’espoir, en plus, que la formation d’enfants et de jeunes coopérateurs participera, une fois qu’ils seront adultes, à une société moins individualiste, plus soucieuse de l’émancipation des peuples et du bien-être des plus vulnérables.
C’est pour cela que, malgré les empêchements liés à la distanciation physique, de nombreux enseignants ont continué à organiser des formes de coopération, certes dégradées en raison des gestes protecteurs, mais bien réelles : des conseils coopératifs, de l’aide, de l’entraide, des marchés de connaissances, des jeux coopératifs, des « quoi de neuf ? », du travail en groupe, des démarches de projet en équipe, des ateliers coopératifs…
Notre engagement mérite toutefois de dépasser les adhésions naïves au potentiel des organisations coopératives du travail des élèves. En effet, faire coopérer des enfants ou des adolescents, pour qu’ils apprennent mieux et plus, n’est pas sans risque lorsqu’on les laisse en autonomie.
Nos recherches ont pu mettre au jour plusieurs écueils : qu’il y ait trop de bruit ou de déplacements, que certains priorisent la coopération (par exemple travailler avec d’autres) sur ce que l’école leur demande d’apprendre, que d’autres évitent les conflits d’idées (nécessaires pour se construire) en les confondant avec des conflits relationnels (par crainte de perdre des amitiés) et que les plus avancés scolairement soient les seuls qui puissent investir les fonctions coopératives les plus exigeantes et éducatives.
J’ai donc la conviction que la période que nous traversons nous oblige à une double responsabilité dans la valorisation des pédagogies de la coopération : que nous continuions à rappeler l’importance des relations sociales à l’école (verticales et horizontales) et que nous communiquions davantage les conditions apparentes des organisations coopératives.
Je pense que ce travail de sensibilisation ne peut pas s’effectuer en théorie. Les belles idées, aussi généreuses soient elles, ne résoudrons pas les freins naturels à la coopération. C’est par le travail authentique et réel avec les élèves, par la diffusion de traces de ce travail et par des formations professionnelles qui montrent concrètement comment la coopération est possible (notamment en la faisant vivre) que nous pourrons construire ensemble une école plus coopérative.
Sylvain Connac
Enseignant-chercheur au LIRDEF
(Laboratoire interdisciplinaire de recherche en didactique, éducation et formation), département des sciences de l’éducation à l’université Paul-Valéry de Montpellier